"A Argenteuil, le père au centre de la table" par le journaliste de GYNGER

Date : 23 janvier, 2018
Catégorie : Familles
Auteur : Gaëlle Guernalec-Levy

Un dîner débat était organisé ce lundi 15 janvier avec des parents d’Argenteuil (95) pour évoquer les papas. A notre table, les mères, pour la plupart issues de l’immigration et venues de quartiers populaires, ont évoqué leur propre père avec des étoiles dans les yeux. Concernant le père de leurs enfants, elles ont été moins dithyrambiques. Comment parler d’un absent? Des échanges intenses certainement révélateurs de ce que vivent de nombreuses femmes dans ces territoires prioritaires de la politique de la ville.

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Les pères, cette arlésienne de tous les sujets sur la parentalité. Reconnaître leur rôle et leur place, les impliquer, les valoriser… Longtemps oubliés par la littérature scientifique, les pères sont de plus en plus étudiés et suscitent de nombreux questionnements sur le terrain comme dans les sphères institutionnelles et politiques. Le lundi 15 janvier, c’est le Make Mothers Matter France, émanation de l’ONG MMM-International, qui s’y est collé. Cette association apolitique et non confessionnelle dont l’objectif est de « valoriser le rôle des mères dans la construction de la paix et de la cohésion sociale » assure une mission de plaidoyer auprès des politiques en mobilisant notamment les mères sur les réseaux sociaux et en portant certaines revendications auprès d’instances nationales et internationales. MMM-France organise régulièrement des dîners-débats, notamment avec des mères des quartiers dits sensibles. Ce lundi 15 janvier, les agapes avaient lieu à l’espace Nelson Mandela d’Argenteuil autour de cette question : « Et le papa dans tout ça ? Rôle et place du père dans la famille ». Une quarantaine de participants, mères et pères, animatrices du MMM-France, acteurs de terrain de la ville hôte, un conseiller départemental du Val d’Oise, ont pris place par petits groupes autour des différentes tables dressées pour l’occasion dans la Maison pour tous. Le principe est simple : chaque table discute du sujet du jour à partir d’un canevas de questions posées par une animatrice puis une restitution collective vient clore le dîner.

L’implication croissante des pères, à géométrie variable

L’une des membres du MMM-France, Sylvie, introduit la soirée. Elle évoque l’évolution du rôle et de la place des pères, « de plus en plus impliqués dans la vie de leurs enfants ». « Cet enfant est aujourd’hui un projet de couple, de plus en plus de pères participent dès la grossesse, ce qui est très positif pour la mère et pour l’enfant. Les mères voient leur charge partagée et donc allégée, les enfants, pour lesquels c’est un droit d’être élevés par leurs deux parents, bénéficient d’une autre vision du monde. » Sylvie n’oublie pas ces « familles où les pères participent peu ou pas ». « Les mères doivent les encourager, ne rien dire si les choses sont faites de façon différente, elles doivent lâcher de leur surpuissance. » Lorsque le père est absent ou décédé, il est important de parler de lui à l’enfant, de ne pas critiquer ce père, de le faire exister symboliquement. Et, insiste Sylvie, « il faut avoir une figure d’identification dans l’entourage ».

Ceci étant posé, elle revient s’asseoir à sa table, c’est à dire la nôtre. Où sont également installés Idrissa*, 62 ans, père de cinq enfants de 15 à 30 ans passés, Fatia*, 50 ans, une fille d’une vingtaine d’années, Zineb*, 55 ans, quatre enfants majeurs, Nawa*, 40 ans, quatre enfants, et Leila*, 40 ans également, trois enfants de deux pères différents.
L’animatrice pose ses questions inaugurales : « pour vous le père c’est quoi ? Chez vous quel est son rôle ? » Si Idrissa commence par une belle image, « la mère c’est la première vitrine du foyer, le père c’est la deuxième », autour de la table, les femmes semblent moins enclines aux envolées lyriques. « Ben moi en fait, très vite, le père de ma fille, je n’en ai plus eu besoin. J’ai toujours joué les deux rôles même quand il était là. Franchement pour moi il est là pour donner sa graine et puis après il ne sert à rien.» Nawa explique de son côté qu’au bout de plusieurs années de mariage elle a dit « stop ». « Il était là sans être là. Il travaillait, il mangeait, il dormait et il ne s’occupait de rien. C’était mon cinquième enfant en fait. Au début j’étais amoureuse, je n’ai rien vu.» Pour Leïla, même schéma. Très vite le père de ses deux aînés n’a plus été dans le paysage familial. « Après la séparation, il allait et venait. Il avait ses enfants au téléphone de temps en temps. J’ai essayé de maintenir le lien. Je ne l’ai jamais dénigré. »

Faut-il faire exister à tout prix des pères défaillants ?

Sur les quatre femmes, trois ont donc été confrontées à des conjoints peu investis dans l’éducation des enfants et l’intendance domestique, puis à une disparition du père après la séparation. Disparition qui a signifié, évidemment, le non versement d’une pension alimentaire. Voilà qui vient malmener les données sur l’implication croissante des hommes dans l’éducation des enfants, toquer avec l’image médiatique de ces nouveaux pères qui se battent pour concilier vie privée et vie professionnelle et pour obtenir une résidence alternée après la séparation. Voilà qui risque de rendre compliqué un échange sur la place du père. Compliqué peut-être, mais très riche et instructif. Car émergent alors tout au long de ce dîner des profils de femmes fortes qui ont fait avec, ou plutôt sans, qui ont tout assumé, les enfants et le travail (toutes occupent un emploi, agent de restauration scolaire, AVS, chef d’équipe d’une cantine…). Qui n’ont eu ni l’intention de revêtir le vêtement de la mater dolorosa, ni l’envie de préserver à tout prix l’image d’un homme qui n’avait rien assumé. Des femmes qui auraient volontiers lâché de leur « surpuissance » pour laisser davantage de place au conjoint. Seulement voilà, le conjoint n’a jamais vraiment manifesté de velléité d’occuper le poste.

Or, Sylvie insiste : « mais comment avez-vous fait exister ce père ? » Car pour l’animatrice, par ailleurs conseillère conjugale, ce sont les enfants qui souffrent de cette image écornée. Soupirs autour de la table. Pour Fatia ce n’est en effet pas simple quand le père est « incarcéré, toxico ou alcoolo ». « Je ne lui ai jamais vraiment laissé la place parce que je savais qu’il n’allait pas tenir la route ». Leïla, elle, explique que les enfants ne sont pas dupes : « il a été trop absent. Quand il a voulu revenir, c’était trop tard. Ce sont les enfants qui ont décidé qu’ils ne voulaient pas de contraintes vis à vis de lui. Ils acceptent de recevoir de ses nouvelles mais ça s’arrête là. »

Une monoparentalité fortement corrélée aux facteurs socio-économiques

Ces quelques échanges illustrent bien ce que les études mettent en exergue depuis plusieurs années déjà : la forte prévalence de la monoparentalité dans les quartiers populaires et dans les familles immigrées, sujet que nous avons traité dans un précédent article sur la monoparentalité et ses impacts. Une publication de la Drees de 2015 pointait que dans les années 90 la monoparentalité était très peu liée au niveau de diplôme alors qu’aujourd’hui les femmes peu diplômées sont deux fois plus confrontées à la monoparentalité que les femmes diplômées. En 2102 une étude de l’INED soulignait que ce sont principalement les enfants de milieu modeste qui ne voient plus leur père après une séparation. Le sociologue Hugues Lagrange avait de son côté mené un travail très éclairant sur la monoparentalité selon l’origine ethnique. Elle est ainsi assez fréquente parmi les migrants originaires des pays du nord et du sud de l’Europe ­ Espagne, Italie, Grèce (35 %) ­ à l’exception des Portugais, mais plus rare parmi les Marocains et Tunisiens, les Turcs et les Asiatiques (8 à 14 %). Les migrants d’origine Algérienne ont un taux de monoparentalité nettement plus élevé que les Marocains. Toujours selon le sociologue, les proportions de familles monoparentales sont extrêmement faibles parmi les migrants du Sahel mais très élevées dans les familles noires venues des autres régions d’Afrique et parmi les Antillais. Les très récentes premiers analyses de la cohorte Elfe en France montrent que chez les populations migrantes (parents nés à l’étranger, enfant né sur le territoire français), aux deux mois de l’enfant, la part des femmes qui ne sont pas en couple est deux fois plus élevée qu’en population générale.

Pour Fatia, c’est une évidence : « la culture joue et aussi le milieu social. Chez nous la femme s’occupe du ménage, du bébé, de la cuisine. Par exemple chez les Berbères, dans les villages, on ne verra jamais un homme aller chercher de l’eau. C’est le rôle des femmes. » Idrissa acquièsce. « Oui, chez nous c’est pareil. » Il dit que sa chance à lui c’est que sa femme « n’a pas bac+5 ». « Elle a accepté de rester à la maison pour élever les enfants. On ne peut pas demander ça à une femme qui a fait des études. » Pour autant Idrissa est là et bien là. « Je suis un père dur. Je fixe des horaires, jusqu’à 20 ans. Je fais des rappels à l’ordre en cas de mauvaise note. La répartition des tâches est claire avec mon épouse. » Il s’inquiète parce qu’il voit beaucoup de divorces autour de lui. « Et les jeunes hommes n’assument pas leur rôle. Ils ne respectent pas leur compagne. Je vois des femmes descendre les poubelles ! Ce n’est pas normal ».

Leur père à elles, ce héros

Autour de la table les dames approuvent. C’est ce type de père qu’elles auraient aimé pour leurs enfants. Notamment parce qu’elles reconnaissent dans ce modèle de chef de famille autoritaire mais très présent celui qu’elles ont connu enfant. Et si elles ont bien des difficultés à dire quelque chose du géniteur de leur progéniture, elles sont intarissables sur leur propre père. « Mon père s’est occupé de moi, assure Fatia. Il a eu 11 enfants avec ma mère et il les a tous aimés, chacun d’une façon différente. En plus il a été un vrai mari. Il assumait tout de sa grande splendeur. Quand j’avais 15 ans c’était compliqué de réussir à sortir. Il me disait « 20h à la maison, si tu es là à 20h01 ce n’est pas la peine de rentrer .»

 Fatia en rit et ses voisines l’accompagnent. Elles ont visiblement les mêmes souvenirs. Elle continue : « J’ai des images dans la tête de mon père m’embrassant, ou de sorties avec lui, de vacances. Il était là. Nous on a grandi avec cette présence. Pas nos enfants.» En creux se dessine aussi l’histoire de la banlieue sur les trente dernières années. Après les immigrés de la première génération, véritables pater familias, autoritaires, la main lourde souvent, mais donnant du cadre, les garçons de la deuxième génération ont pour certains eu du mal à échapper à la drogue. C’est ce que racontent en tous cas les femmes de la table. « Autour de nous ça a été une hécatombe. Nous les femmes on s’est un peu mariées pour fuir un milieu familial étouffant et les hommes, eux, sont tombés. » Et les garçons d’aujourd’hui ? Elles se regardent et éclatent de rire. « C’est la génération pumped up » ! « La quoi ? » demande l’animatrice, interloquée. « La génération « fête », la génération « c’est royal » ! ». Fatia en tous cas, lâche tout de go : « J’adorerais avoir des petits enfants mais à ma fille je lui dis : « pense à ta carrière, ne fais pas de gosse » ».

Au moment de la restitution, que souhaitent-elles transmettre ? « Merci à nos pères ! » « Un enfant on le fait à deux, ça s’assume à deux, jusqu’au bout », « Aimer son enfant c’est bien, envoyer un chèque c’est mieux », « réveillez vous ! ». Aux autres tables, les discours ont pu varier. D’autres groupes mettent en avant le rôle essentiel des pères. Constater et déplorer l’absence des hommes n’est d’ailleurs pas contradictoire avec le fait de considérer leur apport comme prépondérant. Mais c’est ainsi: convier les pères à dîner, c’est prendre le risque de voir la monoparentalité s’inviter.

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