POSITIONS et PROPOSITIONS  
 


CONCILIATION FAMILLE TRAVAIL: UN DÉFI POUR LA SOCIÉTÉ

La politique d’aide à la conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle : l’exemple français.

par Delphine BONJOUR , membre du secrétariat général du MMMonde et vice présidente du MMMFrance
(intervention lors de l'Assemblée générale du Mouvement Mondial des Mères à Madrid le 10 juin 2005. 21 pays étaient représentés)

Lorsque l’on parle de politique familiale, de conciliation vie familiale et vie professionnelle et de parité, en Europe, on cite souvent en exemple les pays scandinaves et notamment la Suède.

Je ne sais pas si on peut parler d’un modèle français mais les chiffres sont tout de même éloquents puisque nous arrivons en Europe juste derrière l’Irlande en matière de taux de fécondité : il atteint 1.9, depuis plusieurs années maintenant. C’est toutefois un taux encore insuffisant pour assurer le renouvellement de la population.

Les femmes ont donc des enfants, et il y a un désir d’enfants puisque les parents souhaitent en avoir plus qu’ils n’en ont, l’idéal se situant pour eux entre deux et trois enfants. On observe pourtant que l’augmentation des naissances ces dernières années concernent en fait surtout les enfants de rang 1 et non pas ceux de rang 3 et plus. Il y a plus de familles de un enfant mais pas plus de familles de trois enfants et plus.

Mais l’une des caractéristiques de notre pays, est que non seulement les femmes ont des enfants mais beaucoup d’entre elles travaillent.

Elles représentent 45 % de la population active.

84 % des femmes qui ont un enfant, travaillent

80% de celles qui ont deux enfants

60% de celles qui ont trois enfants

70 % des mères qui ont une activité rémunérée, travaillent à temps plein, 30% à temps partiel ( dont les 2/3 à temps choisi). Toutefois, les chiffres d’activité sont plus faibles pour les mères qui ont un enfant âgé de moins de trois ans.

Je vous propose de vous décrire brièvement les politiques mises en place en France pour aider la conciliation entre la vie familiale et la vie professionnelle et dans un second temps d’en exposer aussi les limites.

La politique familiale s’est beaucoup orientée ces dernières années sur l’aide à la conciliation

Vous le savez sans doute l’Etat français a une tradition interventionniste et la politique familiale en est l’une des déclinaisons. Depuis la seconde guerre mondiale, une politique d’aide aux familles assez généreuse a été mise en place sous forme principalement d’allocations pour compenser les charges induites par l’arrivée et l’éducation des enfants. Ces aides sont destinées à toutes les familles, mais progressivement une partie d’entre elles ont été réservées aux familles les plus modestes. La politique familiale est transversale puisque le fait d’avoir des enfants vous permet aussi d’obtenir des diminutions d’impôts, d’avoir accès à des aides au logement ou encore des réductions pour les transports en train, les cantines ou encore les activités culturelles et sportives.

Elle avait bien sûr une vocation d’encouragement à la natalité, mais répondait aussi à un souci d’équité en essayant de diminuer les charges des familles par rapport aux personnes célibataires ou aux couples

Depuis 20 ans, la politique familiale a, petit à petit, pris en compte l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail et les difficultés rencontrées par les parents, et surtout les mères pour mener de front une activité professionnelle et une vie familiale. Les mentalités ont beaucoup évoluées sur ce sujet. C’est un choix de société : 60 % des français estiment que les mères doivent pouvoir travailler si elles le désirent. Les seules réticences au travail des mères viennent des populations les plus âgées, pour les plus jeunes c’est une évidence. Confier son enfant à garder ne signifiera pas qu’il sera mal élevé ou malheureux, même s’il existe un sentiment de culpabilité chez les mères d’enfants jeunes et si beaucoup de femmes sont tiraillées.

Les dispositifs mis en place n’ont pas cessé d’évoluer pour tenter de répondre au mieux aux besoins des parents.

I. Les mesures destinées à la petite enfance

Il existe d’abord des mesures qui concernent la petite enfance:

  • Le congé maternité : un droit acquis

Le premier dispositif est bien sûr le congé maternité, pour toutes les femmes qui travaillent.
Pour le premier et le second enfant, il est de 6 semaines avant la naissance et de 10 semaines après. La loi oblige chaque femme à prendre un minimum 8 semaines de congé.
A partir du troisième enfant le congé atteint quatre mois après la naissance soit six mois en tout. Il est bien sûr rémunéré à 100% du salaire si la mère travaillait avant sa grossesse.
Les pères ont aussi droit à 11 jours de congé

  • Une Prestation d’Accueil du jeune Enfant

Le deuxième dispositif est la Prestation d’accueil du jeune enfant

Elle comprend une allocation de base calculée en fonction des revenus et du nombre d’enfant (donc elle n’est pas versée à tout le monde) et un volet « Complément de Libre Choix d’activité ou Libre choix du mode garde». Il permet à l’un des parents de choisir :

  • soit de rester à la maison en touchant le complément libre choix d’activité de 500 euros au maximum pendant 6 mois pour le premier enfant et 3 ans pour les autres
  • soit de retravailler en touchant le complément libre choix de mode de garde.
  • soit de travailler à temps partiel et alors il touche un peu des deux allocations.

Les parents qui emploient une personne à domicile ou font garder leur enfant chez une assistante maternelle peuvent en plus déduire de leurs impôts une partie du salaire versé.

Enfin, une prestation spécifique est aussi accordée pour le parent demandeur d’emploi qui recherche du travail afin qu’il puisse faire garder son enfant à temps partiel.

  • Il existe de multiples modes de garde.

Le deuxième volet de cette politique concerne le développement des modes de garde.

Par le parent

Le premier mode de garde reste la garde par les parents eux-mêmes (presque la moitié des enfants). La mise en place de l’allocation parentale a suscité beaucoup de vocations.

Par un tiers

Parmi les modes de garde non parental il en existe plusieurs types qui sont aidés par l’Etat d’une manière directe ou grâce à des déductions d’impôt.

1. Le mode de garde le plus important et le plus apprécié par les parents est l’assistante maternelle agréée. C’est une personne qui a reçu une habilitation des autorités et une formation pour garder des enfants chez elle. Comme leur nombre est insuffisant, il y a aussi des assistantes maternelles privées, plus chères. 23 % des enfants sont ainsi gardés.

2. Le deuxième mode de garde est la crèche (17 % des enfants). Elle peut être municipale, d’entreprise, parentale (les parents assurent à tour de rôle la garde des enfants avec l’aide de professionnels) ou encore familiale (l’enfant est gardé chez une assistante maternelle mais bénéficie aussi de la structure collective de la crèche une à plusieurs fois par semaine).

Il existe aussi, pour les parents qui ne travaillent pas, des haltes-

garderies où ils peuvent déposer leur enfant une à plusieurs demi-

journées par semaine.

3. Le troisième mode de garde est la garde par un proche de la famille, un

grand-parent, un voisin (10%)

4. Le dernier mode de garde est la garde à domicile par une employée, il ne

concerne que 3% des enfants.


Nous dépensons ainsi 11 milliards d’euros chaque année pour financer la garde des enfants de 0 à 3 ans par les parents ou par un tiers.


II L’aide à la conciliation concerne aussi les parents des enfants de plus de trois ans :

L’école

En France l’école publique est gratuite et accueille les enfants dès 3 ans (ils sont plus de 95 % à être scolarisés à cet âge) et ils peuvent même être accueillis dès deux ans, notamment dans les quartiers en difficultés et enzone rurale.

Un accueil périscolaire est également organisé avant et après les horaires de classe, le mercredi (jour non travaillé en général) et pendant les vacances.

 Le congé pour Enfant malade

Je citerai aussi brièvement le congé pour enfant malade, handicapé ou accidenté qui peut être pris à temps plein ou à temps partiel, pour une période de quatre mois, renouvelable deux fois, rémunéré à 800 euros


III. Le temps de travail, outil de la conciliation

L’un des outils de la conciliation est aussi la réduction du temps de travail.

En 1998, celui-ci a été diminué à 35h par semaine en France. La réduction du temps de travail en France n’avait pas pour objectif de faciliter la conciliation des temps mais de favoriser l’emploi, Pourtant de fait, elle a eu pour conséquence de favoriser cette conciliation. 60 % des parents de jeunes enfants déclarent que la réduction du temps de travail leur a permis de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle et de consacrer davantage de temps à leurs enfants. C’est davantage vrai pour les femmes cadres que pour les ouvrières et employées. Cette loi a aussi contribué à rééquilibrer un peu le temps consacré par les pères aux enfants.

Je terminerai cette partie en citant l’existence de nombreux dispositifs du droit du travail qui permettent aux hommes et femmes qui le souhaitent d’ obtenir un aménagement de leurs horaires ou un temps partiel et l’aide au retour à l’emploi destinées aux mères qui se ont interrompues leur activité de travailler et veulent retrouver du travail.

L’exemple français est-il pourtant un modèle ?


L’exemple français est il un modèle ? Il est ambitieux, il offre une certaine souplesse et il est fondé sur le respect du choix des parents et surtout des femmes, mais il est loin d’être complètement satisfaisant.

  • Un modèle qui se cherche

L’aide à la conciliation a été mise en place de manière un peu tâtonnante, sous l’influence à la fois des milieux féministes qui voulaient au nom de la parité que les mères puissent travailler sans être pénalisées par le fait d’avoir des enfants, des associations familiales qui défendaient la liberté des parents et notamment des mères de pouvoir organiser au mieux leur vie et même de se consacrer entièrement à leurs enfants si elles le souhaitaient et des gouvernants soucieux d’encourager la natalité.

Notre système parce qu’il ne fait pas le choix du tout « femme au foyer » ou du tout « travail » est un système mixte qui permet une certaine liberté et introduit dans le parcours des femmes des possibilités de souplesse, or c’est justement ce qu’elles réclament dans tous les sondages : pouvoir s’arrêter un moment, alléger les horaires, reprendre le travail.

La création de l’allocation de parentale d’éducation a eu un grand succès. Au départ, réservée aux parents de trois enfants, elle a été étendue en 1994 aux parents de deux enfants et le taux d’activité des femmes a brutalement chuté de 15%. Actuellement plus de 500 000 femmes touchent cette allocation.

Elle est très critiquée par certains courants de pensée qui estiment que l’on a ainsi renvoyé les femmes à la maison, qu’il est dangereux pour les mères dans un contexte de chômage élevé et d’augmentation des divorces d’arrêter leur activité professionnelle et que ce congé pénalise leur carrière.

Elle est aussi accusée d’être une mesure discriminatoire non pas dans sa conception mais dans son application car elle est prise à 97% par des femmes.

Elle serait enfin un moyen caché de gérer l’insuffisance de mode de garde et pour beaucoup de femmes de fuir des conditions de travail trop difficiles

Lorsqu’on interroge les mères qui se sont arrêtées de travailler, elles invoquent en premier leur désir de s’occuper de leurs enfants et en deuxième lieu l’attractivité financière de l’allocation. En effet pour des femmes ayant des petits salaires, ou qui étaient en situation de chômage, il n‘était pas avantageux de continuer à travailler. Ce sont majoritairement elles qui ont choisi de s’arrêter. Une partie d’entre elles reconnaît qu’elles ne se seraient pas arrêtées si elles avaient pu aménager leur temps de travail, ou leurs conditions de travail.

Les femmes cadres n’en ont pas profité car la perte de salaire est alors trop importante. Ainsi on constate un taux d’activité des mères cadres supérieurs ou diplômées bien supérieur à celui des femmes ouvrières ou ayant peu de qualification.

En dépit de ces critiques tous les gouvernements ont tenu bon et ont maintenu cette allocation. Il est vrai qu’une partie des femmes ont du mal à retrouver un travail après mais les ¾ disent s’en sortir bien. Toutes les femmes qui travaillent dans la fonction publique, dans les grandes entreprises retrouvent automatiquement leur emploi. Pour les autres il a été créé une aide au retour à l’emploi.

Aujourd’hui on réfléchit à améliorer le dispositif.

Certaines associations souhaiteraient que l’on puisse étaler l’utilisation du congé parental non plus seulement sur les trois premières années de l’enfant mais sur 16 ans pour faire face à des problèmes scolaires, une adolescence difficile ou tout autre problème familial. Un amendement a même été déposé très récemment à l’Assemblée, mais il a été pour l’instant repoussé.

La voie suédoise

De récents rapports suggèrent de s’orienter vers le congé à la suédoise. Il s’agit plutôt que de proposer aux mères un congé de trois ans mal rémunéré et qui donc n’intéresse pas les personnes ayant un salaire moyen ou élevé, un congé d’un an mieux rémunéré. Il aurait l’avantage d’attirer plus de personnes, et notamment des pères sans éloigner le parent bénéficiaire trop longtemps du marché du travail.


  • L’offre de modes de garde est diversifiée mais encore insuffisante

Le deuxième aspect de cette politique est la grande diversité des modes de garde proposés dans un souci de respect des choix des parents et dans un souci d’économie. Les gouvernements n’ont pas fait le choix du tout crèche parce qu’il est très coûteux et ne correspondait pas aux attentes des parents.

Toutefois, en dépit des efforts, l’offre de garde reste insuffisante. De nombreux parents ne trouvent pas le mode de garde adapté à leurs besoins, particulièrement à Paris et dans le monde rural.

Autre problème: les villes ont fait beaucoup d’efforts ces dernières années pour augmenter le nombre de place en crèches mais ne trouvent pas de personnel formé pour y travailler.

  • En dépit des politiques mises en place, la charge reste très lourde pour les mères

Les parents qui restent au foyer sont à 95% des femmes. Elles assurent encore les ¾ des charges domestiques et éducatives. Certes les mentalités évoluent, les pères sont de meilleure volonté et prennent conscience de leur rôle. Mais leur présence auprès des enfants est plus importante dans les moments de jeux que pour les temps de devoirs scolaires.

La conciliation reste une affaire de femme. Tous les colloques organisés sur ce thème, tous les livres ou les rapports parus sur ce sujet le soulignent, la charge reste très lourde pour les mères qui accumulent du stress, jonglent avec les horaires. Ce qui reste difficile est la gestion des imprévus. Dans les milieux professionnels, beaucoup de femmes ont pu obtenir des horaires aménagés, notamment dans la fonction publique, mais au détriment de leur carrière. Les habitudes professionnelles évoluent, certes mais lentement, il y a encore beaucoup trop de réunions tardives, une mauvaise gestion du temps. On juge les salariés sur le temps passé et leur disponibilité, plus que sur la qualité du travail.

On observe de plus en plus de femmes cadres ou ayant beaucoup investi dans leur carrière qui arrêtent tout pour mener une vie plus calme et s’occuper de leurs enfants.

45 % des parents de trois enfants et plus déclarent avoir du mal à tout concilier, ce sont les plus jeunes qui ont le plus de mal, les travailleurs indépendants, (les artisans, les commerçants et les chefs d’entreprise), les salariés du privé plus que ceux du public, les femmes cadres et les employées de commerce. Ce sont souvent parce qu’ils ont des horaires atypiques, qui ont des déplacements ou travaillent la nuit.

En conclusion, je voudrais dire que nous sommes certainement très gâtées en France même si beaucoup reste à faire.

J’espère que nous saurons résister aux pressions pour offrir un modèle qui offre aux parents et surtout aux femmes la souplesse dont elles ont besoin, une certaine liberté de choisir ce qui convient le mieux à leur famille et à elle-même. J’espère que nous saurons adapter les pratiques professionnelles à notre manière de voir les choses nous les femmes plutôt que de nous plier à l’organisation conçue par les hommes qui ne fait pas beaucoup de place au rythme des enfants et à leurs besoins.